ComCom-Style tenait à rendre hommage à Ibrahim ALI, une jeune comorien de 17 ans, abattu à Marseille dans la nuit du 21 au 22 février 1995, par des colleurs d'affiches du Front National.
"Ibrahim. Il s'appelait Ibrahim Ali.
Ce soir là, il courait avec ses copains pour ne pas rater le bus qui devait les ramener là haut, chez eux, à la Savine. Pas évident de courir avec les bras chargés de platines, de câbles, de micros et de bacs à disques. Comme chaque semaine, ils revenaient de leur répète au centre social Mirabeau.
Leur groupe s'appelait B.Vice. C'était un de ces petits groupes de rap des quartiers Nord qui s'était engouffré dans la brèche ouverte par les grands frères d'IAM. Leurs textes racontaient le quotidien de leur quartier, de leurs copains. Comme ce putain de bus qu'il fallait attraper sous peine de rentrer à pied à la cité. C'est l'esprit occupé par cette pensée qu'Ibrahim est passé à côté des trois hommes. Peut-être a t'il jeté un coup d'oeil sur les affiches ornées de la flamme tricolore ? Peut-être a t'il reconnu le visage bouffi barré d'un rictus qui s'étalait sur les murs ? Mais l'arrêt de bus était encore loin. Il a accéléré sa course. Les trois hommes se sont retournés à ce moment là. Comme pour chaque collage, ils n'étaient pas partis les mains vides de la permanence de la rue de Lyon. L'un des trois a soulevé le bas de son pantalon et a saisi le pistolet. Il était fier de son holster qu'il avait fabriqué lui même et qu'il portait fixé à la cheville. Il s'est redressé. A travers les verres spéciaux de ses lunettes, il regardait courir Ibrahim et ses copains, sans être ébloui par la lumière des lampadaires de l'avenue. Il a relevé son bras, bien campé sur ses deux jambes, comme au stand de tir où il allait s'entraîner toutes les semaines. Ses moniteurs disaient d'ailleurs de lui que c'était un excellent tireur. A cette distance, il était même redoutable.
De plus, cette nuit, il avait chargé son arme de balles explosives. Comme pour la chasse au gros gibier. Ibrahim courait quand il a entendu des explosions comme un coup de poing qui l'a fait chuter. Il a essayé de se relever, mais tout à coup, il s'est senti faible, très faible. Il a alors gémis " j'ai mal, j'ai mal ", puis, il n'a plus bougé. Ibrahim, c'était un gamin, un minot comme on dit ici. Un petit black dans un groupe de rap. Il écrivait sur les filles, sur la vie dans sa cité, sur ses copains, sur ses espoirs."
D'Yves Peirat, Les Baumettes, août 2000
Robert LAGIER, Mario d'AMBROSIO et Pierre GIGLIO sont les 3 colleurs d'affiches en question. Ce soir là, tous les trois avaient une arme de gros calibre sur eux. Le premier, Robert LAGIER, est l'auteur du coup de feu mortel. "Lagier est même tireur d'élite et s'entraîne plusieurs fois par semaine dans un club de tir de la police nationale. Club de tir où il avait amené sa petite fille de neuf ans pour qu'elle apprenne à tirer sur les « melons ». Il emporte aussi une paire de lunettes contrastantes lui permettant de mieux distinguer les formes dans la nuit."
"Une première étape les conduit au carrefour des Aygalades, dans le 15eme arrondissement. Mario d'Ambrosio décide d'assurer la surveillance des affiches qui viennent d'être collés. Les deux autres démarrent pour coller plus loin lorsqu'ils se retrouvent face à un groupe de jeunes noirs courant sur toutes la largeur de la rue. Ils disent être agressés, avoir pris peur et font demi-tour pour rejoindre le carrefour où est resté d'Ambrosio.
Les motivations des adolescents sont toutes autres. Après la répétition d'un spectacle au centre culturel Mirabeau, le groupe de rap B.Vice et leur potes sont en retard. Le dernier bus de nuit les ramenant à leur cité, la Savine, va bientôt passer. Ils courent, craignant de le manquer.
Le vehicule des colleurs d'affiches atteind le carrefour, le feu passe au rouge. Bien que l'endroit soit désert, Lagier décide de s'arrêter. Le groupe de jeunes arrive au niveau de la voiture. Alors tout se précipite. Lagier sort et tire une première fois. La balle siffle juste au dessus de la tête de Soulé Ibrahima, l'un des jeunes qui fait mine de s'effondrer. Le groupe de jeunes s'enfuit en rebroussant chemin. Deux autres coups claquent, une des balles atteint Ibrahim Ali dans le dos. Celui-ci s'écrie "Ils m'ont eu", se plaint de la douleur et réussit à l'aide de son ami Ahamada Saïd à faire une dizaine de mètres. Il s'écroule, ce dernier le supplie de se relever, il ne peut plus. D'Ambrosio à son tour perd tout contrôle et fait feu vers les jeunes.
Ceux-ci cherchent à prévenir, personne ne s'arrête. Le patron du Modern Bar, situé à proximité de l'agression, avertit les pompiers et la police. Il est 23h24. L'un des consommateurs est un jeune médecin algérien. Il prodigue les premiers soins à Ibrahim. Les marins-pompiers arrivent peu après et découvrent une plaie au thorax, dans le dos, large de cinq millimètres.Ibrahim décède une demi heure après sa prise en charge.
Pendant ce temps Lagier, d'Ambrosio et Giglio se séparent après une brève discussion et rentrent chez eux."
Mégret a même déclaré : "Lagier a été violement agressé....c'est la faute de l'immigration massive et incontrolée...si nos colleurs n'avaient pas été armés, ils seraient problablement morts." (le Méridional le 23/02/1995).
LE PROCES.
Le procès des 3 colleurs d'affiches a eu débuté le
- Robert LAGIER a été reconnu coupable d'homicide volontaire, ainsi que de tentatives d'homicides volontaires et de violences avec armes.
Il a été condamné à 15 ans de réclusion criminelle.
- Mario d'Ambrosio, auteur de plusieurs coups de feu,
a écopé de 10 ans d'emprisonnement pour tentatives d'homicides volontaires.
- Pierre Giglio, le responsable du groupe de colleurs d'affiches,
a été condamné à deux ans de prison dont un avec sursis pour port d'armes.
Le 21 février 2006, ça fera 10 ans depuis l'assassinat d'Ibrahim ALI.
Le 21 février 2006, Ibrahim aurait eu 28 ans.
Paix à son âme.